L’Afrique dans la mondialisation : le retour des rentes. jeudi 15 mars 2007 par Sylvie Brunel

La thèse officielle dit que l’Afrique est exclue de la mondialisation : à lire les statistiques, elle pèse moins de 2 % des échanges mondiaux et des investissements étrangers directs, ce qui accrédite l’image d’un continent décroché de la scène internationale. La réalité est beaucoup plus nuancée : non seulement l’Afrique est complètement intégrée dans les échanges internationaux grâce à l’efficacité de ses réseaux marchands, mais les grandes puissances convoitent ses immenses réserves minières et pétrolières. Entre 2005 et 2006, le montant des IDE investis en Afrique a augmenté de 40 % ! Certes, ils se dirigent toujours vers les secteurs miniers et pétroliers en avant tout, mais l’intérêt nouveau que suscite l’Afrique, après avoir été pendant la « décennie du chaos » l’angle mort de la diplomatie internationale, fait de ce continent une nouvelle terre pionnière de la mondialisation. Le continent se caractérise aujourd’hui par des marchés intérieurs en très forte croissance, dopés par la rente pétrolière, d’autant que l’ampleur des besoins à satisfaire est immense. Le taux de croissance de son PNB est élevé (plus 6 % par an, avec des records comme l’Angola : plus 30 % par an !). Même si les points de départ sont très bas, cela veut dire clairement qu’une nouvelle Afrique est en train d’émerger. L’intérêt que portent désormais la Chine, l’Inde et le Brésil, c’est-à-dire les puissances montantes du Sud, au continent africain explique en grande partie ce renouveau africain.

A. Pour résumer la question, on peut dire qu’aujourd’hui l’Afrique bénéficie du retour des rentes :
1) La rente pétrolière.
Elle joue un rôle de premier plan : l’Afrique possède 10 % des réserves mondiales de pétrole et seuls 8 pays sur 53 échappent à ce jour aux prospections en cours, dans ce vieux socle géologique dont les ressources sont loin d’avoir été complètement inventoriées. Le pétrole africain présente l’intérêt d’être de bonne qualité, aisément accessible (de nombreux gisements se situent off shore, sur les grandes routes maritimes qui desservent les Etats-Unis et l’Europe) et les Etats africains sont beaucoup moins exigeants, dans les contrats qu’ils passent avec les grandes « majors », que leurs homologues moyen et proche orientaux, qui ont plus d’expérience en la matière et moins de besoins à satisfaire. Sécuriser leurs approvisionnements est aujourd’hui pour toutes les grandes puissances, traditionnelles (Etats-Unis) ou émergentes (Chine, Inde, Brésil) un enjeu vital. Leur bataille énergétique autour du continent africain donne à ce dernier de nouvelles cartes. Un tiers des importations de pétrole de la Chine, un quart de celles des Etats-Unis viennent désormais d’Afrique ! Ce n’est pas parce que le pétrole a longtemps été une malédiction pour le continent, engendrant corruption et mal développement, que les erreurs passées doivent forcément se reproduire : désormais la démocratisation a permis l’éclosion d’une société civile et d’ONG très vigilantes sur la question. Mais la dépendance de la plupart des Etats à des recettes d’exportation issues de produits primaires très peu diversifiés les rend très vulnérables à la fluctuation des cours internationaux.

2) la rente stratégique.
Après avoir été l’angle mort de la diplomatie internationale pendant la décennie du chaos, la principale aide apportée au continent constituant en des interventions humanitaires dépêchées par l’Occident dans une logique d’endiguement (des victimes soignées dans des camps de réfugiés mais surtout pas d’immigrés), l’Afrique est redevenue une priorité stratégique. L’application draconienne de plans d’ajustement structurel, imposés au continent par ses bailleurs de fonds au nom du règlement de la dette, avait fait disparaître nombre de services et d’entreprises publics, qui jouaient pourtant un rôle essentiel dans l’aménagement du territoire et la redistribution de la manne étatique. Déclassés dans la mondialisation, les Etats africains en faillite ont joué de leurs « avantages comparatifs » en se criminalisant et en multipliant les activités délictueuses et illicites : ils sont devenus le « maillon faible » (Bolya, 2003) des échanges internationaux. Après les attentats commis par Al Qeida contre les ambassades américaines en Tanzanie et au Kenya en août 1998, les Etats-Unis ont pris conscience que le démantèlement des Etats transformait de fait d’immenses territoires en sanctuaires pour les terrorismes et les mafias. Aujourd’hui, la normalisation en cours sur le continent vient à la fois d’un changement d’attitude des grandes puissances à son égard et d’un sursaut interne. 3) La rente du développement durable. Alors que les crédits accordés à l’environnement ont explosé depuis la fin de la guerre froide, qui a vu l’aide publique au développement transiter de plus en plus par les ONG, et le « développement durable » entendu comme la préservation de la planète, s’imposer dans la coopération internationale, l’Afrique bénéficie pleinement des deux priorités du développement durable : la lutte contre la pauvreté, et la préservation des espaces considérés comme « vierges » (même si les géographes savent bien que rien n’est plus faux, en Afrique comme ailleurs, la prétendue nature résultant avant de constructions sociales et d’aménagements humains souvent très anciens). La rente compassionnelle, avec une utilisation judicieuse des combats mémoriels, et la rente verte, avec la multiplication des parcs naturels, procurent ainsi à de nombreux pays des fonds considérables, au point que l’aide est devenue, dans bien des pays, le premier employeur.

B. Mais ces nouvelles rentes ne sont un facteur de dynamisme que parce que, parallèlement, l’Afrique connaît un processus de renouvellement interne.
1) Un renouveau africain.
L’Afrique relève la tête : à sa réhabilitation dans la diplomatie internationale correspond un renouveau des pays africains eux-mêmes. Pour redonner à l’Afrique sa place dans le concert des nations, il fallait engager avec le continent de nouveaux partenariats. Il est ainsi marquant de constater qu’on assiste à un processus de restauration de l’autorité des Etats et de retour de la paix, les deux allant de pair. Alors que 35 pays étaient en guerre sur 53 en 1995, il ne reste plus « que » 4 grands conflits en 2006 : Côte d’Ivoire, Soudan (Darfour et est du pays), Ethiopie-Erythrée, nord de l’Ouganda. Partout ailleurs, ont été mis en place des accords de paix et des processus de réconciliation nationale. Les nouveaux dirigeants africains, dont beaucoup ont travaillé au sein des grandes institutions internationales (Ellen Johnson Sirleaf au Liberia, Amadou Toumani Touré au Mali, Olusegun Obansajo au Nigeria…), s’engagent en étroite relation avec leurs homologues occidentaux sur des stratégies de redressement économique, souvent frappées d’ailleurs du sceau libéral. Les pays phare du Nepad (Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique), Sénégal, Egypte, Afrique du Sud, Nigeria, Algérie, s’engagent ainsi à mettre en place des conditions favorables aux investissements privés. La croissance africaine passe ainsi aujourd’hui par la conclusion d’accords commerciaux privilégiés, non seulement avec l’Europe (« Tout sauf les armes ») et les Etats-Unis (AGOA), qui restent les principaux partenaires du continent, mais aussi avec les pays émergents : le « consensus de Pékin » privilégie la stabilité à la démocratisation et la Chine investit massivement aujourd’hui dans tous les pays qui l’intéressent, soit en termes de ressources énergétiques et minières, soit en termes de marché intérieur. Courtisée sur la scène internationale, l’Afrique a compris qu’elle pouvait jouer une nouvelle carte.

2) le vitalisme et la rapidité des mutations.
Une société civile extraordinairement active. L’image d’un continent qui s’enfonce est obsolète. Si la décennie du chaos a été celle des guerres civiles et des drames, elle a aussi engendré une vitalité féconde : la démocratisation du continent, certes imposée de l’extérieur au nom de la bonne gouvernance, a néanmoins permis de faire émerger une société civile incroyablement dynamique et créatrice. Ainsi dans les domaines du cinéma, de la musique, de la culture, des arts, l’Afrique est en train de s’imposer, même si ses promoteurs doivent en permanence se battre contre le pillage de leurs créations et l’absence de rémunération de leur travail. Les associations et les ONG africaines prennent désormais la parole et affirment leur identité dans les grands sommets et conférences internationales, refusant de plus en plus que le Nord parle en leur nom. . Une très grande capacité d’adaptation. La rapidité des mutations en cours sur le continent est impressionnante : la forte croissance démographique est en train de faire émerger une nouvelle Afrique, où l’on vit désormais en ville, où, comme dans le reste du monde, la taille des familles se restreint, où l’on utilise assidûment les nouvelles technologies, téléphone portable et internet particulièrement, pour communiquer et faire des affaires avec le reste du monde. L’Afrique est entrée dans l’ère des réseaux, qui pallient l’insuffisance et les blocages des transports terrestres. Même dans les campagnes, pourtant encore marquées par l’archaïsme des techniques, les relations intenses et étroites avec les urbains et avec la diaspora installée à l’étranger font évoluer les comportements économiques et sociaux. L’efficacité des réseaux marchands, africains (Haoussas, Dioulas, Bamilekés, etc) ou issus des diasporas syriennes et libanaises, indiennes et chinoises explique qu’aujourd’hui, on peut acheter n’importe quel produit issu de la technologie moderne à peu près partout… à condition d’avoir les moyens de le payer.

Conclusion
Même si l’ampleur des défis à relever est immense, l’Afrique est désormais un continent intégré au reste du monde. L’image de l’Africain « authentique », vivant à l’écart de toute modernité, n’est plus aujourd’hui qu’une représentation entretenue à destination du touriste ou du pseudo explorateur, qui vend aux médias le mythe d’un « monde perdu ». C’est en Afrique que la première industrie mondiale qu’est le tourisme connaît désormais les taux de croissance les plus rapides : ainsi, un pays comme le Rwanda compte sur cette ressource pour réaliser les OMD (Objectifs du millénaire pour le développement), réaffirmés en 2000 par les Nations Unies et diviser par deux le nombre de ses pauvres extrêmes (60 % de la population) d’ici 2015. Un touriste donne de l’emploi à 15 personnes. La mondialisation aura ainsi permis au continent de réaffirmer son histoire, sa culture et ses attentes, de retrouver sa place à part entière dans le concert des Nations.

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